Le Sang du Gel

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Le Sang du Gel

Message par Jorik le Dim 22 Oct - 11:46

L'air glacé siffle à ses oreilles. Il emplit ses poumons, les brûle et ressort à grands souffles réguliers en abandonnant derrière lui l'ivresse de la neige et des hauteurs, l'adrénaline de l'effort, ce léger goût cuivré particulier. Le vent a rabattu sa capuche de fourrure en arrière, la peau nue frémit des caresses cinglantes qui s'infiltrent sous le manteau ouvert. Il n'a pas froid pourtant. La neige durcie par le gel crisse et craque sous son ample foulée, ses bottes s'enfoncent de quelques centimètres à chaque enjambée sans pour autant le ralentir. Il court, lance au poing, de ce pas régulier et endurant qui permet au chasseur d'avaler les kilomètres sans faiblir.

Quelques mètres devant lui, elle ouvre la marche et guide leur course, tout aussi inlassable que son compagnon. Cette chasse n'est pourtant pas tout à fait comme les autres. Ils ont depuis quelques temps déjà quitté les vallées boisées et les alentours du lac pour partir à l'assaut de la montagne, grimpant le long des pentes verglacées jusqu'à atteindre les hauts plateaux où plus rien ne pousse et où pas grand chose ne vit. Là-haut, la neige fine et sèche soufflée par la brise tourbillonne et masque l'horizon de ses volutes, plongeant le paysage en contrebas dans un brouillard onirique que le regard affûté de l'Aesir peine à percer. Ils progressent sur cet aplat de blanc perdu dans l'immensité brumeuse rendue rougeâtre par le déclin d'un soleil timide, poussés par l'élan irrésistible de la Suivante d’Atali à la chevelure de flammes.

A un moment de leur course, subite, elle marque une pause, levant les yeux comme pour observer le ciel et les premières étoiles qui percent son dais alors que l'atmosphère se pare des prémices bleutés de la nuit. Puis elle cille, et son regard gris d'acier se fixe dans les prunelles bleues du chasseur avec une intensité peu commune, le transperçant jusqu'à l'âme et lui arrachant un frisson. Elle sourit, rit même et repart de plus belle, grisée par des perceptions qui n’appartiennent qu’à moitié à ce monde, guidée par des visions qui le dépassent. La volvä navigue entre deux réalités, trace sans hésiter le long des crêtes, un éclat singulier dans le regard. Lui est aveugle, n'ayant pour tout repère que la frontière entre le ciel et la terre qui s'estompe parfois au gré des bourrasques de neige, et pourtant il suit, en confiance, animé d’une étrange pulsion qui le force à coller aux pas de la Vanir. Ils chassent.

La lumière décline, l’ouate de brume bleutée s’assombrit jusqu’à se changer en volutes d’ombres et s’étend, finissant par enfin ralentir les chasseurs dans leur élan impérieux. L’Aesir marque plusieurs inspirations pour calmer les élans furieux de son coeur qui voudrait poursuivre la course, regarde autour de lui. Elle tend un bras, confirmant d’un geste ce qu’il lui semblait avoir aperçu. Plus loin devant eux, en hauteur, les arêtes d’un amas de roches gelées se découpent et scintillent, ourlées de la chaude lumière d’un feu. Il acquiesce, se ramasse un peu sur lui-même, avance avec prudence tandis que la Vanir lui emboîte le pas. Sans la course, le froid se fait subitement plus mordant, arrachant des frissons glacés à son échine. Une tension toute particulière l’empêche cependant de grelotter, sa main reste ferme sur la hampe de son arme; cette étrange exaltation qui s’est emparé de son esprit et qui bouillonne dans ses veines le pousse à s’aventurer vers l’origine de la lueur jusqu’à pouvoir coller son épaule contre l’un des rochers.

Il jette un regard par-dessus son abri, se fige au son tout proche d’un pas lourd. Une silhouette passe devant le feu, projetant une ombre massive qui s’étale et se perd dans la neige du dévers. Il sent une main se poser sur son épaule, cille pour croiser les prunelles étincelantes de la volvä, acquiesce d’un léger hochement de tête et lui indique de faire le tour d’un geste. Le guetteur, aussi prodigieux soit-il, est seul, et la surprise fait leur avantage. L’Aesir affermit sa prise sur sa lance, attendant en silence un nouveau passage, le temps semblant se suspendre au bruit sourd de ces bottes qui pilonnent et tassent le sol.

L’ombre revient se découper devant lui, le bruit de pas cesse, remplacé par le grognement caractéristique du veilleur qui s’étire et tente de chasser la lassitude de son tour de garde. Le chasseur ose un nouveau coup d’oeil derrière le rocher, aperçoit la bien trop large carrure de l’être qui lui tourne le dos. Une nouvelle décharge d’adrénaline cascade le long de sa colonne vertébrale, le bouillonnement dans ses veines devient brûlant. Ses pensées se figent et il s’élance soudain, dépliant sa haute stature pourtant si dérisoire face à sa cible, armant sa lance pour l’enfoncer de toute sa force dans la cuisse du géant de gel. Le monstre trébuche à l’impact, le coup lui arrache un grognement rocailleux, un bruit d’avalanche de pierres meurtries qui crissent se fracassent. Il arrache sa lance à temps, aperçoit du coin de l’oeil l’éclat incandescent d’une chevelure Vanir qui entre dans la danse, se rejette en arrière pour éviter le large revers de hache qui vise sa tête alors que le fils d’Ymir se retourne vers lui.

Leur proie est lente mais titanesque, et il ne lui suffirait que d’un revers de son arme démesurée ou de sa main colossale pour mettre un terme définitif aux espoirs des chasseurs. Électrisé par cet élan furieux qui rugit au creux de son ventre et s’embrase dans sa poitrine, il tourne et frappe, esquive et feinte, harcelant les jambes du géant de multiples blessures. La volvä n’est pas en reste, virevoltant sur la neige souillée avec plus d’agilité encore tandis qu’elle lui dispute l’attention de la créature à coups de pique. Sur un dernier assaut, la lance de l’Aesir se fiche profondément dans l’abdomen du monstre qui titube, met genou à terre et brise la hampe d’un geste rageur. Il n’a une nouvelle fois que le temps de se rejeter en arrière, tandis que la Vanir saute déjà sur l’occasion et cloue l’articulation au sol d’une estocade magistrale. Le titan râle et s’affaisse au sol, roule sur un coude, terrassé par la douleur. L’Aesir saisit alors sa chance et détache la hache à sa ceinture pour la brandir à deux mains, de toute sa hauteur. Le crâne du géant passant à sa portée, il abat furieusement l’arme sur l’occiput qui crisse et éclate sous l’impact, projetant esquilles et cervelle de toute part. Terrassé, le monstre est parcouru d’un frémissement irrésistible avant de s’écrouler, vaincu.

Le temps qui semblait s’être suspendu dans un instant d’éternité le long du combat pourtant bref reprend soudainement son cours et le bouillonnement se retire de ses veines, laissant le chasseur hors de souffle et frissonnant, rattrapé par l’épuisement et la froideur nocturne. L’éclat impétueux ne s’est pourtant toujours pas retiré du regard de la volvä qui abandonne sa lance pour escalader le torse de leur proie, tire sa hache et fracasse la cage thoracique avant de la troquer contre un poignard pour ouvrir la poitrine et y puiser le coeur du Fils d’Ymir, insouciante du sang noir bleuté qui jaillit et l’éclabousse en fumant. C’est le fluide vital sombre et épais tout droit sorti de ce coeur monstrueux qui l’intéresse, qu’elle recueille dans un flacon de verre en pressant l’organe entre ses mains, psalmodiant à mi-voix un chant aux accents rauques et primaux. L’Aesir assiste à la sinistre besogne sans sourciller, se rapprochant simplement du feu pour patienter.

La fiole emplie, elle la referme soigneusement sur les dernières notes de son chant et se laisse glisser au sol pour le rejoindre, gagnée par la fatigue mais le sourire aux lèvres et les yeux brillants d’une joie sauvage. Il répond au sourire par un autre, conscient que la même lueur court encore dans ses prunelles. Les augures se sont avérés exacts, leur expédition a jusqu’à présent porté ses fruits. Puisant dans les réserves de bois du poste de guet pour raviver le feu, il s’installe pour la nuit tandis qu’elle se débarbouille sommairement de quelques poignées de neige avant de le rejoindre. Elle se cale contre lui pour concentrer leur chaleur, pose une main sur son épaule avant de rapprocher son arme. Il hoche la tête et ferme les yeux, lui laissant la première veille.

Les visions de la volvä ne s’arrêtent pas là, la chasse doit continuer.




Dernière édition par Jorik le Jeu 30 Nov - 22:19, édité 1 fois
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Re: Le Sang du Gel

Message par Grinda le Dim 22 Oct - 11:49

L’air glacé siffle à ses oreilles. Il porte le hurlement d’un loup insaisissable, ce loup qu'elle traque depuis des semaines, qui se joue de ses talents de pisteuse, qui se joue de ses sens et de sa raison. D’ici elle sent son regard bleuté qui l’observe. Lui qui parcourt ces terres inlassablement, traversant les territoires des autres meutes qui ne lui contestent rien. Son regard d’acier le cherche à travers le vent, à travers la neige sur laquelle il n’a laissé nulle trace.

Sa foulée ne faiblit pas alors que le froid se fait plus cinglant encore, chargé d’une neige qui brouille la vue et rend l’issue de chaque pas plus incertaine. Elle sent le poids de la lance au bout de son bras peser un peu plus à chaque ample foulée. L’air s'engouffre dans ses poumons de toute sa froidure pour ressortir brûlant entre ses lèvres. Dans le jour déclinant l’entreprise devient dangereuse, bientôt il fera tout à fait nuit. Déjà, ils auraient dû chercher un abri. Mais la Vanir maintient l’allure et la cadence. Une brusque bourrasque arrache la fourrure posée sur ses épaules, exposant un peu plus la peau aux éléments. Alors qu'elle frissonne, une rafale ramène un peu de froid depuis les sommets de la montagne pour l’en envelopper comme un linceul.


À son front plissé la caresse du vent murmure :
“Souviens toi.”
A ses pas s'enfonçant dans le manteau blanc, le crissement de la neige susurre:
“Volvä.”
A sa peau exposée à la morsure du froid, le gel lui hurle :
“Du goût du chant des braves.”

Elle s'arrête, se fige, comme l’eau soudain prise par la glace, immobile et immuable comme la montagne dont ils violent l'immaculée de leur présence. Alors elle se souvient. Enfin elle voit. Elle voit les mille lances brisées dans cette neige, les corps fracassés par la montagne, les lamentations des faibles qui ont échoué. Les pièges tendus par son Père, les crevasses et les congères. Le chant des braves comme une traînée à travers la voûte du ciel, des valkyries chevauchant les bourrasques. Elle se donne elle se souvient, elle embrasse celle qui est son guide, s’offre comme sa suivante. Elle piétine les cadavres des égarés, des lâches comme des braves, insouciante de leur sort.

Son regard se pose sur celui qui l’accompagne, qui la suit, fou qu’il est. Et cette fois le rire d’Atali emplit jusqu'à sa gorge, et elle rit, enfiévrée d’une course qui commence seulement, embrumée d’une chasse qui porte dans sa cavalcade le chant des braves.

Elle se souvient.
Elle sait.
Elle court.

Chaque souffle de vent l’habille comme un voile des flocons qu’il emporte, s’enroulant sur sa silhouette la faisant presque disparaître dans la brume, suggérant en filigrane les courbes d’un désir insaisissable, ne laissant que l’éclat de sa peau se détacher du blanc qui les entourent. Son pas est léger, insouciant, elle ne s'inquiète plus des dangers de la montagne voyant l’un après l’autre les guerriers y tomber, leurs lances brisées à jamais. Sa chevelure se pare des derniers éclats du soleil, se fait flamme d’or et de rouge mouvante et insoumise, s’arrachant à la blancheur de son sillage. Tel un feu follet macabre, emportant avec son rire le reste de fierté de ceux qui ont échoué, elle s’engouffre dans les ténèbres d’Ymir, silhouette dansante au gré des formes que la neige dans sa course souligne et sublime.

Brusquement, elle retrouve le poids de la lance au bout de son bras, la morsure du froid de l’air qu'elle respire. Elle étend le bras pour arrêter l’Aesir. Ils sont arrivés. L’un après l’autre, elle retrouve la conscience de la puissance de ses muscles taillés par les années de lutte.
Il est la. Le Sang du Gel. La force du sang d’Ymir, sa magie, c’est ce qu’elle est venue chercher, réclamer, arracher à ses fils pour la faire sienne. Entre ses lèvres filtre un seul mot, prononcé bas, rauque: “Jotunblut”.

Elle laisse le temps à l’Aesir d’observer ce qui l’attend. Elle n’a pas besoin de s'approcher. Elle sait. Elle sait que l’ombre ourlée des flammes du feu plus loin est celle d’un Fils d’Ymir. Elle sait la couleur bleutée de sa peau. Elle sait la hache. Elle sait le sang. Pourtant elle n’en a jamais vu.

Elle sait la force du géant, elle sait le défi. Elle sait son sang.
Lentement alors qu’il observe, s’avance et contourne, elle retrouve la sensation de ses muscles, du bois de la hampe, du murmure du chant des braves, du battement furieux de son coeur.

Elle entend la charge de l’Aesir sans la voir et s’engouffre dans son sillage. La lance du colosse devenu petit face au géant fait jaillir le sang. Son odeur emplit soudainement l’atmosphère et sature ses sens trop affûtés de cette magie du Père des dieux qu’elle est venue traquer. De cette odeur naît une fureur sans nom, sans cri, sans rage, mais qui emporte toute sa raison. Les oreilles envahie du chant des braves, pas de fuite, pas de rédemption ici tombera un Suivant d’Ymir, ici l’un d’entre eux rejoindra le banquet auprès de leur Père.

Alors elle danse, le geste vif, sa force se fait servante de l’agilité, frappant sans relâche au rythme d’une musique qu’elle seule entend. Leur ballet souille la neige immaculée. La hache du géant s'abat, métronome dangereux et promesse d’une mort subite. Derrière le voile de sa fureur elle s’offre à la mort, sans rien lui concéder.

Nul cri de victoire cette fois. Nulle exaltation des guerriers, d’un combat qui pourtant le mérite. Avec la chute du géant le chant des braves s’est tût. Le voile sanglant et avide de mort n’a pas encore tout à fait quitté son regard quand elle ouvre la cage thoracique de sa victime, arrachant les os qui entravent sa course. Elle ne s’entend pas chanter, pourtant de sa gorge s’élève une litanie primale, chant de magie qui écorche sa voix chaleureuse d’accents rauques, au rythme primitif trouvant écho dans les dernier battement du coeur encore fumant qu’elle extrait de la poitrine du Fils d’Ymir. Enivrée de magie, elle perçoit à peine la brûlure du sang qui coule le long de ses bras, épais. Elle l'observe un instant encore s’éteindre et se taire, ce cadeau d’Ymir, cette faveur arrachée à la force du combat et des lances, ce don qu’elle extrait et recueille du vaincu, pourtant sans triomphe.

Elle descend et regarde l’Aesir, sauvage, vivante, enfin ramenée à ce monde. La morsure du froid se rappelle alors à elle, ainsi que la noirceur de la nuit. Et comme il s’installent près du feu, il comprend qu’un moment encore, elle veut sentir cette vie avant de la laisser échapper dans le sommeil. Elle se cale pour mieux se couper du vent et du froid, pour garder la chaleur, et referme la main sur la hampe de la lance pour mieux contempler la nuit et écouter le chant des ténèbres.

Elle veille.
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Grinda

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