Le dragon

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Le dragon

Message par Jorik le Jeu 5 Oct - 11:42

La terre tremble et gronde, le sol couvert de neige tressaute et ondule sous mes pieds comme le dos d'une bête furieuse sur laquelle j'aurais eu l'imprudence de grimper. Autour de moi, les quelques arbres chétifs qui étaient parvenus à pousser à flanc de montagne grincent et cassent, les maigres racines jaillissant brusquement du sol, autant de griffes qui fouettent l'air pour tenter vainement de se raccrocher. Un cri sinistre assourdit mes oreilles et broie mon esprit, feulement sourd des roches fracassées et des éléments meurtris.

Moi aussi je tremble, de tous mes membres, mais ce n'est pas vraiment du fait d'une quelconque fureur pour le coup. Ma main est crispée sur le manche de la hache si dérisoire en comparaison, mes muscles sont figés, tétanisés, mon souffle est saccadé et frénétique. J'aurais dû fuir depuis longtemps, comme les autres, ceux qui ont survécu, mais mon corps ne m'obéit plus. Par miracle, aucune secousse ne m'a encore jeté au sol, aucun tronc ne s'est écrasé sur ma tête. Devant moi rampe et s'agrandit la faille béante semée d'éclats de roc qui a brusquement englouti les deux tiers de notre expédition, cette gueule grande ouverte sur la noirceur des Enfers qui attend que je m'y jette à mon tour.

Et je tremble. Je contemple les crocs de pierres brisées qui ont jailli sous mon nez, ce mufle de rochers et de gel fumant dans l'air glacial, cette profondeur insondable qui abrite l'origine des grondements. Je ne peux détacher mon regard de la masse de vide et de minéraux qui avance lentement vers moi, de cette faille qui se propage jusque sous mes pieds comme la langue pointue et fourchue d'un démon. A force de serrer la poignée de mon arme, j'ai l'impression que ma main s'est changée en un bloc douloureux percé de centaines d'esquilles de glace. Mes poumons sont en feu, mes membres gelés. Et je ne bouge toujours pas, quand bien même l'envie ne m'en manque pas, quand bien même au fond de moi s'agite un bout de conscience paniquée qui me hurle de prendre mes jambes à mon cou. J'ai l'impression d'avoir sur chaque épaule une main de plomb qui me force à regarder en face la fin imminente de ma courte existence.

Cette gueule béante de l’abîme qui a sournoisement dévoré mon père et ses frères, mes frères d'armes et mes cousins, sans même l’ombre d’un combat.

Cette gueule béante qui semble avoir suspendu son avancée une petite seconde, comme pour mieux savourer la dernière de ses proies.

Par-dessus le grondement des entrailles de la terre, j'entends d'autre cris, des voix humaines qui supplient, qui hurlent, qui exhortent. Je crois qu'ils me sont adressés, mais je n'en comprends pas le sens. Je ne sais pas trop ce qui me pousse à lever ma hache vers le gouffre mais je tend lentement le bras à l'horizontale, le poing toujours verrouillé sur l'arme dont le fer agité de mes tremblements incessants attrape brièvement quelques reflets rougeâtres à être tenu comme ça au-dessus du vide. Le sol, lui, a arrêté de remuer. Les battements spasmodiques de mon coeur me remontent jusque dans la gorge. Les hurlements de mes frères survivants deviennent alors plus audibles, avant de se taire subitement.

L'espace d'un instant, le silence s'abat sur le flanc de la montagne, tranchant brutalement dans la cacophonie qui résonnait à mes oreilles pour s'imposer en maître.

Puis les évènements se bouleversent, bien trop vite pour que je puisse en saisir les détails. Une brusque secousse du sol a raison de mon équilibre et je m'effondre au bord du vide. Une seconde me projette plus loin en arrière, et un craquement encore plus effroyable que les précédents retentit, comme si c'était le pan de terre sur lequel j'étais étalé qui avait cette fois décidé de plonger tout entier dans la faille. Le choc me laisse désorienté, meurtri, incapable de la moindre réaction. Je vais mourir cette fois, c'est sûr, peut-être suis-je déjà mort d'ailleurs.

Et puis je sens une main se presser sur mon épaule, l'étreinte rude d'un bras qui me tire en arrière, qui me force à me relever. Les voix de mes frères d'armes sont plus proches, elles résonnent autour de moi, elles me pressent de questions, leur ton est celui de la stupeur et de l'incompréhension, de la joie et du soulagement. Moi, je reste hébété, regardant le sol qui aurait dû m'engloutir.

Des amas fumants de pierre et de glace, ne reste plus qu'un affleurement rocheux aux allures de crâne à moitié enterré. Du gouffre, des secousses, ne reste que les traces de la destruction qu'ils ont causé, terre retournée et arbres brisés.

Mon poing se desserre enfin et la hache tombe au sol dans un bruit sourd. J’ai seize ans et ce jour-là, pour je ne sais quelle raison en ce monde, les esprits de la montagne ont décidé de m’épargner.
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Jorik

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