Le loup d'Asgard

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Le loup d'Asgard

Message par Jorik le Dim 17 Déc - 16:12

Il se tient dans la hutte, assis en tailleur au centre d’un cercle de crânes et de bougies. Son corps a été lavé, ses cheveux soigneusement rasés et nattés, ses ongles et sa barbe taillés de frais. Ses affaires — harnais de chasse, fourrures, kilt et armes — sont disposés sur la table de rituel en face de lui, cett grande dalle de granit ciselée de runes qui abrite les préparatifs de la volvä.  Des petits pots où brûlent du charbon et des herbes chamaniques sont disposés au milieu de son équipement, et la fumée odorante nimbe déjà le plafond de l’antre d’un voile bleuté. Seulement vêtu d’un pagne et du cercle d’argent qui ceint son bras droit, il patiente, inhalant l’air consacré, regardant la mystique tracer des symboles dans l’air au-dessus de son matériel à l’aide d’un petit faisceau de plantes incandescentes.

Elle dépose le fagot dans le brasero de la pièce, souffle les bougies de la table pour plonger ce coin de hutte dans le noir et récupère un petit pot d’argile avant de se retourner. Il fixe ces prunelles gris acier qui le dévisagent dans la pénombre, ce regard qui transperce l’âme, cet éclat bleuté qu’il ne connaît que trop bien désormais. Dehors, le vent s’est levé, faisant cliqueter les carillons d’os et de bois sur un rythme décousu. Elle s’approche et franchit cérémonieusement le cercle de crânes pour s’installer en face de lui, posant le pot entre eux. L’air s’épaissit des volutes oniriques qu’il inspire largement, les yeux toujours rivés aux gestes de la volvä alors que les premiers effets des herbes s'immiscent lentement dans son corps et son esprit. La voix de la chamane s’élève alors, ce timbre un peu grave mais clair et pur dont personne n’aurait pu soupçonner la beauté avant de l’entendre résonner. Respirant la fumée envoûtante à plein poumons entre deux phrases, elle entame un chant saccadé, dont les accents rauques et primordiaux arrachent un frisson à son échine.

Elle plonge les doigts dans le pot, puis les approche de son visage pour tracer en bleu cobalt les signes et runes de la Chasse. Chaque geste est souligné par le chant, rythmé par le bruit des os qui s’entrechoquent dehors. Son coeur se met à battre avec force à l’unisson du rituel, ponctuant les mots de la mystique de coups sourds qui bourdonnent jusqu’à ses tempes. Il respire plus vite, ses perceptions se sont réduites au cercle symbolique qui les contient, à ces prunelles qui sondent son âme, à cette voix qui murmure entre deux strophes des mots de magie à son oreille, à ces mains qui touchent sa peau, qui le caressent et le parent des symboles consacrés. La volvä tisse lentement son sort à coups de mots et de marques, et il se laisse envoûter.




Au détour d’une phrase plus rauque que les autres, le rythme du chant s’accélère, et quelque chose s’éveille alors au creux de son sternum et lui arrache un grondement. Quelque chose d’éclatant et d'exaltant, irradiant de chaleur et de force, qui s’étend jusqu’à nimber ses membres et faire tressaillir ses muscles. Son souffle se fait court, son corps parcouru de frissons, comme prêt à bondir sous l’impulsion de l’instinct primitif qui engloutit peu à peu ses pensées. Il reste pourtant immobile, son attention captive de la voix et des gestes de la mystique, de son contact, de son souffle, autant de barrières pour contenir la frénésie qui gronde dans ses entrailles et qui embrouille ses perceptions jusqu’à les fondre ensemble dans le creuset bouillonnant de sa poitrine.

L’obscurité s’étend dans la hutte alors que la voix de la mystique s’est faite souffle à son oreille, et que son corps s’est collé au sien comme un dernier obstacle au déversement de l’énergie furieuse qu’elle a éveillée. Ses derniers fragments de conscience s’envolent, et le temps s’étire, figé sur un instant d’éternité. Il sent. Il vit. Il est.

Il chasse.

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Re: Le loup d'Asgard

Message par Jorik le Mer 10 Jan - 18:41

L’aube se lève. Elle l’a revêtu de sa tenue de chasse, a bouclé sur lui le nécessaire à sa traque et lui a offert quelques derniers mots de magie avant d’ouvrir la porte de la hutte devant lui. Tout est silencieux dans le village, mais personne ne dort. A travers les lattes des volets, on épie, on guette sa sortie, respectant cependant à la lettre les consignes de la volvä : nul villageois dehors, aucun garde visible, et les portes de l’enceinte ouvertes pour qu’il puisse sortir à sa guise sans croiser quiconque susceptible d’attirer sur lui les foudres de la fureur primale qui s’agite en lui. Mais en cet instant, il n’a plus conscience des détails et des préparatifs qui ont précédé son départ, ils n’ont plus l’importance qu’ils revêtaient jusque là. Tout ce qu’il perçoit se résume à la lueur des premiers rayons du soleil dans la brume, au froid piquant qui chatouille sa peau et le galvanise, à l’odeur de forêt portée par le vent par-delà les effluves du camp et à la voix de la mystique qui entonne un dernier chant dans son dos. Le premier pas au-dehors est prudent, au second il s’élance déjà en direction du nord, poussé par un instinct qu’il ne prend pas la peine d’étudier.

Il court. Il avale les kilomètres de cette foulée endurante, de ce pas de chasseur qui lui vient de son père et qu’il avait appris de son propre père avant lui. Il n’a pas ralenti l’allure depuis qu’il a franchi les limites du village, entraîné par la brise du matin et par cette énergie brûlante qui tord ses entrailles et embrase sa poitrine. La lance se balance à l’horizontale dans son poing au gré de sa course, le scramasaxe est fermement sanglé avec la sacoche de vivres contre ses reins. Il voyage léger et force l’allure, car quelque chose au plus profond de lui lui murmure que le temps qui lui est imparti est compté. Déjà il sait, il sent, que celui qu’il cherche ne vagabonde pas dans les terres où les pluies froides lavent régulièrement le maigre givre qui parvient à se déposer. Il doit aller plus loin, vers les montagnes et les glaciers, vers les terres touchées par Ymir qui mettront réellement ses forces à l’épreuve.

Le soleil monte dans le ciel, et ses bottes font crisser et craquer la neige encore durcie du froid nocturne. De temps à autre, il interrompt sa course, prenant le temps d’étudier les traces sur le sol et de sentir le vent. Il suit la piste des clans de loups qu’il sait revendiquer ces terres, il étudie leurs déplacements, il cherche parmi leurs empreintes la trace d’une autre bête, d’un solitaire devant qui pourtant les chefs de meute s’effacent. Celui-là a hanté les visions de la volvä durant des lunes, il porte la marque du Père du Gel dans son regard et ses pas ont plus d’une fois guidé l’Aesir et la Vanir sur les chemins de l’aventure. Celui-là est désormais sa cible, sa proie. Mais la bête est maligne et semble prendre goût à parsemer sa traque d’embûches et d’impasses, d’épreuves à surmonter, d’obstacles qui mettent au défi la puissance toute nouvelle qui l’anime.

Le soleil décline alors qu’il parvient au sommet de l’éboulement que la piste du grand loup l’a amené à escalader. Toute la journée il a couru, s’arrêtant pour guetter ou éviter les meutes de loups en maraude, combattant l’ours noir qui a refusé de le laisser traverser son territoire, grimpant à flanc de montagne au fil de son périple. L’énergie qui l’anime ne faiblit pas, pressant toujours ses pas et ses sens, mais il sait que la nuit va bientôt le forcer à faire halte. Et il a faim. La nuit tombe, et il se retranche dans un creux de roc pour dévorer le lapin qui a eu le malheur de croiser son chemin quelques heures plus tôt. L’obscurité s’étend et il profite de son abri pour se reposer quelques heures, s’assoupissant un oeil ouvert, à la manière des fauves.

Le soleil se lève bientôt, et déjà il est réveillé. Il déplie sa grande carcasse dans la froide lueur grise qui précède l’aube, s’étire et remue pour chasser la froideur de la nuit. Le gel n’a pas éteint le bouillonnement au creux de son être, au contraire il lui parait plus pressant encore maintenant qu’il foule une terre recouverte de neige. Il inspire la brise gelée, le regard tourné vers l’horizon qui claircit. Son ouïe capte alors un écho, comme un murmure porté par le vent, le souffle d’une voix et de mots qu’il connait bien. Il frémit, ramasse sa lance et reprend sa course, se laissant entraîner par son instinct, un jour après l’autre.

La chasse continue.

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Re: Le loup d'Asgard

Message par Jorik le Ven 12 Jan - 19:20

Le soleil embrase une dernière fois la neige des pics, puis l’horizon l’engloutit et la brume vire déjà de l’écarlate à l’indigo. Il arrête sa course avant que l’obscurité ne soit totale, trouvant refuge dans un tas de neige qu’il creuse et tasse jusqu’à s’y créer un abri. Manger, dormir, se réveiller, courir, manger et dormir encore. Suivre les pas du loup et la voix qui le guident, éviter ou tuer les bêtes fauves qui croisent sa route et ne cèdent pas le terrain devant l’énergie primale qui l’anime. Il n’a pas compté le nombre d’aubes et de crépuscules qui se sont succédés sur ce rythme, le nombre lui importe peu en l'occurrence, mais sa quête le pousse depuis plusieurs jours déjà toujours plus haut et plus loin vers le nord.

Plus tôt dans la journée, il a atteint et longé le territoire des géants de glace, ces fils d’Ymir qui veillent jalousement sur leur grand Temple et tuent méthodiquement tous ceux qui ne sont pas dignes de le contempler. La trace bleuâtre d’un magistral coup de botte évité de justesse orne son flanc et s’ajoute à la collection de griffures et marques diverses qu’il accumule depuis le début de son périple. Son équipement est en piteux état et sa silhouette amaigrie et affûtée par les épreuves et les privations. Le domaine d’Ymir éprouve ses forces, mais le brasier furieux qui le pousse à continuer sa traque n’a toujours pas quitté son cœur et ses muscles. Roulé en boule dans son refuge improvisé, il tend une dernière fois l’oreille aux bribes du chant rapporté par la brise nocturne, cette voix devenue plus présente à mesure qu’il se rapproche de son but. Une certitude naît alors au milieu du tumulte sauvage qui agite son esprit et il ferme les yeux sur ce constat, profitant du calme de la nuit dans ces montagnes dépourvues de végétation et de bêtes pour prendre un peu de repos. La prochaine aube sera la dernière.

Le soleil jette une lumière blanche et aveuglante au travers des nuages bas qui filent et s’accrochent aux sommets, poussés par un vent charriant le froid et l’odeur de la neige. Quelques flocons descendent déjà du ciel, trop peu nombreux pour masquer les traces de pattes qu’il suit mais suffisamment menaçants pour le convaincre de presser le pas. La piste est nette, le loup sait qu’il est suivi mais ne prend même plus la peine de compliquer la tâche de son poursuivant. Le chasseur a prouvé sa hargne en arrivant jusqu’ici, et l’excitation de la lutte imminente, l’arrivée prochaine du mauvais temps promis par les premières bourrasques qui se lèvent et le murmure quasi-constant à son oreille achèvent d’enflammer la fureur qui gronde en lui depuis son départ du hall. Il avale les derniers kilomètres à toute allure, pressentant la présence de sa proie au milieu des rochers qui se découpent à flanc de falaise devant lui, s’y précipitant à en oublier presque toute prudence, jusqu’à se retrouver pratiquement nez à nez avec la créature qui l’attend perchée.

Il pile, surpris, se ramasse sur lui-même, arme sa lance en grondant, mais le loup au pelage blanc de neige et au regard bleu de glace se contente de l’observer un instant depuis le haut de son rocher avant d’en descendre et de disparaître derrière. L’Aesir se lance aux trousses de la bête, contournant le roc, regardant en tous sens, lâchant un nouveau grondement de rage alors qu’il l’aperçoit assis sur un perchoir improbable, nettement plus haut et hors d’atteinte, cet étrange regard bleu toujours rivé sur lui. Le loup blanc lève alors le museau vers le ciel, sa silhouette vacillant un peu et se faisant fantomatique à mesure qu’il délivre son cri.

Le hurlement arrache un frisson au chasseur, l’ébranlant jusqu’au plus profond de son être. Il comprend subitement que celui qui était guide n’a jamais été destiné à devenir proie, et qu’arrivé au terme du voyage il invoque à présent ce qui sera son adversaire. Il relâche alors la créature du regard et frémit une nouvelle fois, car des grognements aussi menaçants que proches ébranlent la montagne en réponse au cri. Il resserre sa prise sur sa lance, avance résolument vers le fond de l’éboulement rocheux, déjà prêt à relever le dernier de ses défi. Et il le voit enfin, se dressant soudainement devant lui, la rage dans le regard flamboyant d’ocre et l’écume aux babines ourlées de crocs mortels. Son loup.


Le temps se suspend alors, sa vision se pare d’un voile rougeâtre, le sang bat avec force à ses tempes au rythme du chant qui assourdit ses oreilles. Cette bête-là est prodigieuse de par sa taille et son apparence, le pelage immaculé à l’exception d’une tache noire entre les deux yeux. Il n’en serre que plus fort encore la hampe de sa lance, grogne un cri de défi et prend l’initiative du premier assaut, la pointe de fer d’étoile braquée sur son adversaire. Le monstre gronde et se dérobe sous le premier coup, les prunelles jaunes toisant et défiant l’Aesir. Le chasseur s’attendait à une riposte, mais un nouveau frisson glacé dévale son échine et il retient son geste sous le coup d’une prémonition. Sous ses yeux, la silhouette du loup paraît subitement se déformer et s’allonger, se dressant sur deux pattes arrières à l’allure de jambes, étendant des mains garnies de griffes. Au travers de ses sens altérés par la fureur, il n’est pas en mesure de trancher sur la nature exacte de cet être mi-homme mi-loup, mais il comprend instinctivement la symbolique qu’il transporte. Le regard ocre ne cille pas, et il y perçoit l’éclat farouche d’une énergie semblable à celle qui brûle dans sa poitrine. Cet être, quelqu’il soit, est son semblable. Son épreuve.

Le premier choc est furieux, et les deux adversaires se jettent dans un tourbillon d’acier et de crocs. Le monstre surpasse facilement en force et en frénésie le plus furieux des ours noirs, mais la folie primale a englouti le chasseur depuis bien trop longtemps déjà pour qu’il puisse songer à faire marche arrière. Chaque coup qu’il reçoit ne fait qu’aiguiser sa hargne, chaque griffure laissée sur sa peau ne fait que renforcer sa férocité. Le tourbillon rougeâtre emporte avec lui la douleur et ne lui laisse que le chant rauque ponctué des grognements et des cris qui rythment le duel, et le goût du sang qui emplit brusquement sa bouche lorsque le fer de sa lance reste soudainement pris dans les chairs de l’ennemi, le poussant à mordre à son tour, à déchirer de ses pauvres dents humaines dans un dernier élan désespéré. Le scramasaxe dans sa main fouille à l’aveugle, se plante, se tord, le monstre râle de plus belle et écharpe en vain le dos du chasseur qui d’instinct reste collé à la gorge de son adversaire, entre folie furieuse et exhaustion, le grondement sourd de son propre coeur à ses tempes menaçant de le faire sombrer dans l’inconscience.

Il ne lâche prise que lorsque le monstre frémit de tout son être avant de s’immobiliser. Au milieu de la brume rouge et des battements qui s’apprêtent à engloutir le peu de conscience qu’il lui reste, il se voit encore ouvrir la poitrine du monstre, en tirer le cœur encore fumant et y plonger les dents et les lèvres pour s’abreuver du sang de sa victime, de sa victoire et de sa force. Puis le rouge tourne au noir, ses derniers sens se font engloutir pour de bon, et il tombe.

Le soleil est encore dans le ciel lorsqu’il revient à lui, et des flocons volettent dans l’air. La fureur ne teinte plus autant ses sens et il perçoit vaguement la douleur sourde qui nimbe chaque parcelle de son corps. Poussé par un sentiment d’urgence, il entreprend de se redresser laborieusement, ramasse le scramasaxe et les débris de la lance puis se saisit de la dépouille du loup. Ne reste de lui qu’une peau entière, avec le crâne et les griffes. La neige est écarlate de sang tout autour du lieu du duel, mais il ne se souvient pas de ce qui est arrivé au corps de son adversaire et ne s’en soucie pas vraiment. L’instinct sauvage est encore trop présent en lui, et il trouve simplement que le trophée est plus pratique à ramener ainsi. Il attache maladroitement la fourrure sur son dos puis redresse la tête, sentant le vent. Il est revenu lui porter le chant et les murmures familiers, qui l'appellent désormais, pour le faire revenir, pour le guider.

Agrippant la hampe brisé pour s’en faire un bâton, il se détourne alors vers le sud et marche, tant que ses forces peuvent encore le supporter. Dans son dos, une paire d’yeux bleu glacier se rouvrent et suivent sa route du regard, depuis le sommet d’un rocher. Ils s’assureront que le vainqueur pourra regagner sa demeure, et que les siens pourront accueillir comme il se doit, l’úlfhéðinn né des terres d’exil.

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