Dans la jungle, terrible jungle...

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Dans la jungle, terrible jungle...

Message par Jorik le Mar 5 Déc - 13:07

Je ne sais pas si vous avez déjà foutu les pieds dans le coin d'Hyboria qu'on appelle la Côte Noire, mais je serais vous, j'éviterai d'y faire un séjour. Là-bas la mer se mélange à la boue d'une forêt tropicale aussi vieille que la barbe de Crom, et au moins aussi sombre et brumeuse que ses limbes. Tout n'est que méandres et mangroves qui se forment et s'assèchent au gré des caprices de la pluie diluvienne, qui s'abat sans prévenir et s'attarde parfois des semaines entières. Pluie qui en passant, ne fait même pas l'effort de rafraîchir ceux qu'elle trempe. Pays pourri.

Voilà ce qu'on avait gagné, l'Aesir et moi, à jouer les pirates d'eau douce et à s'embarquer dans un putain d'rafiot d'Argos : un océan de végétation à moitié en décomposition, de la vase partout, et le sentiment d'être à peu près les seules créatures à sang chaud à des lieues à la ronde. Enfin ça, c'est quand on n'avait pas les sauvages au cul. Car ouais, y'a des gens qui arrivent à vivre dans ce genre d'enfer. De temps en temps, on voyait les lueurs de quelques feux depuis le bord de notre embarcation, on a même aperçu quelques guerriers minces et secs à la peau aussi noire que la nuit qui brandissaient des lances sur notre passage. Ils nous ont empêchés d'accoster pendant cinq jours comme ça. Foutus salopards.

Accoster, pourtant, on a vite pas eu trop le loisir de faire autrement. La barcasse qu'on avait pu préserver du carnage se remplissait d'eau plus vite que ce qu'on pouvait écoper. On a fini par s'engluer dans un bras mort de limon plus ou moins liquide semée de troncs pourris et de sauriens, et une souche plus solide que les autres a achevé de sceller le sort du rafiot. On a touché terre, enfin, on a plus exactement posé le pied sur une boue assez solide pour qu'on n'ait pas à nager dedans. Le blondin tirait une drôle de gueule, entre l'épuisement et la crasse, et je devais pas faire beaucoup plus le fier non plus. La blessure laissée par la sagaie d'un sauvage sur mon bras avait pris une couleur étrange et refusait de sécher. Notre soif était tout juste étanchée par l'eau de pluie qu'on pouvait recueillir dans les feuilles et dans les débris d’armure qu’on tendait vers le ciel lors des ondées, et la faim qui tiraillait nos estomacs depuis le naufrage nous rendait aussi fébriles que hargneux.

Autant dire qu’on était encore plus mal lotis que quand on pagayait sur la flotte. Mais entre servir de bouffe à croco et nous paumer dans la jungle, le choix fut vite fait. On a rassemblé nos maigres possessions – à peu près un couteau et une hache chacun –, on a abandonné les restes de cuirasses pourries d'eau qui n'auraient fait que nous alourdir et on a tracé au hasard, l'Aesir en tête. Quelques jours se sont écoulés comme ça, avec aucun autre repère que le lever d’un soleil grisâtre qui peinait à percer la végétation, et son coucher qui engloutissait le monde dans les ténèbres. On avançait à l’aveuglette, bouffant en chemin tout ce qu’on pouvait trouver de comestible sans cuisson histoire d’apaiser la brûlure de nos estomacs vides. Autant vous dire qu’à côté, le ragoût insipide de mon ex-belle-mère aurait pu passer pour un repas de roi. La nuit était terrible, peuplée de cris et de grognements dont on préférait ne pas connaître l’origine, et on se ménageait alors quelques heures de repos comme on pouvait, perchés comme de vilains singes dans les branches basses des arbres à l’écorce spongieuse.

Et puis subitement, au hasard d’un détour, on est tombés sur une route. Un tracé sacrément large, sorti de nulle part et encore pavé par endroits de grandes dalles d’obsidienne ternies par les ans, qui coupait tout droit à travers la jungle sans que rien d’autre qu’un peu d’humus ne l’ait recouvert depuis le temps. Ca me paraissait bizarre, mais bon. On s’est regardés avec le blondin. Je devais avoir le même air que lui, crasseux, fiévreux et amaigri comme ça, mais le sang du Nordheim vaut presque celui de la Cimmérie quand il s’agit de faire pousser des types têtus. J’ai désigné une direction au pif, celle que j’estimais capable de nous éloigner de la côte, et il a repris la tête en acquiesçant. On progressait désormais à découvert, mais au moins, les dalles nous tenaient un rien plus au sec.

On s’attendait sincèrement à avoir de la visite une fois les pieds là-dessus, mais rien ne bougeait dans les broussailles autour et dans les arbres au-dessus de nous. Pire, la jungle s’était faite de plus en plus silencieuse à mesure de notre avancée. On n’entendait guère plus que le frémissement des frondaisons au gré d’une brise dont on ne profitait même pas, que le bruit de nos bottes élimées sur le dallage séculaire et le souffle un peu rauque de nos respirations. Et le tonnerre de la pluie, quand elle avait décidé de nous rincer la gueule, aussi. On causait pas, on ménageait nos forces, et plus le temps passait, plus on en revenait au bon vieil instinct animal de survie pour avancer. Deux jours de plus à ce train-là nous ont amenés au sommet d’une petite côte, et sans prévenir, on est sortis d’un coup de la jungle.

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Re: Dans la jungle, terrible jungle...

Message par Jorik le Lun 11 Déc - 16:03

Devant nous, légèrement en contrebas, s’étendait alors le dernier truc au monde qu’on aurait pensé trouver dans le coin : une cité. Enfin plutôt ses restes, étrangement aussi bien conservés que la route qui nous avait menés jusque-là, et a priori bâtie dans le même matériau sombre. On devinait  clairement l’enceinte d’une muraille à moitié effondrée, des successions de bâtisses aux murs encore debout pour certains, une grande place semi-circulaire, un genre de pyramide basse en escaliers avec une ouverture à mi-flanc… Les ruelles des ruines étaient tortueuses et la maigre végétation qui s’y était installée avec peine paraissait grise et rabougrie, comme si la pierre noire empêchait la jungle de gagner du terrain.

Là, après une petite seconde ou deux de stupeur, je crois bien que j’ai retrouvé assez de mots pour être capable d’insulter copieusement ces dieux qui se foutaient ouvertement de notre gueule. Nom de Crom, bordel, encore une putain de ruine maudite millénaire, à croire qu’on était abonnés ! L’Aesir disait rien mais n’en grognait pas moins. On est restés un moment comme ça, comme deux cons, à observer cette foutue ville où pas une liane ne bougeait. Et puis il s’est remis à pleuvoir, ça nous manquait. La pluie s’est abattue subitement sur nos crânes, à nous en couper le souffle, et ça nous a décidé à cavaler trouver un abri dans l’une des bâtisses.

On a profité du déluge pour explorer un peu, en rasant les murs et en longeant les fragments de toits. Les baraques s’imbriquaient à n’en plus finir les unes dans les autres et les ruelles serpentaient au milieu, à croire que la population cité devait être plutôt conséquente en son temps. Mais à présent, plus rien n’y bougeait, hormis une espèce de petit rongeur arboricole, au poil gris et silencieux, qui semblait pulluler dans le coin. Les bestioles nous regardaient passer, pas vraiment farouches, un peu stupides même. On a réussi à en choper quelques uns pour leur tordre le cou mais ça n’a pas paru inquiéter leurs congénères plus que ça. Il a fallu qu’on se retienne de pas les bouffer sur le champ. Heureusement, des débris de lianes et de branchages morts s’entassaient dans des coins que la pluie épargnait, et on a pu rassembler au cours de notre errance suffisamment de combustible pour envisager un repas cuit, le genre qui vous rassasie sans vous tordre le ventre pendant douze heures ensuite quoi.

La nuit tombait et la pluie ne semblait pas vouloir cesser, alors on s’est retranchés dans le coin le plus planqué qu’on ait trouvé, entre un coin de mur et une pile de blocs tombés, pour y installer notre bivouac. Vous imaginez pas, mais ce coin au sec et ce feu minuscule tout juste bon à cuire nos brochettes de gibier du jour, c’était le summum du luxe pour nous. Y’avait que deux ombres au tableau : la fièvre qui nous grignotait un peu plus chaque jour, et le fait qu’on savait pas dans quel trou du cul du monde on avait atterri. Mais à ce moment-là, on avait à bouffer, alors on se souciait peu du reste. On s’est relayé pour pioncer, bien décidés à poursuivre notre examen de la cité le lendemain.


Avec l’aube, la pluie s’est arrêté. Tout au long du jour, on s’est de nouveau faufilés dans les ruines en cueillant nos rongeurs et nos branchettes, ça changeait pas trop de la veille quoi, juste qu’à la place de la flotte, c’était le soleil qu’on évitait. Un genre de maudit soleil du Sud, qui perçait de temps en temps le couvercle lourd des nuages avec une intensité propre à vous faire pousser des cloques sur la peau en quinze minutes. La chaleur était à peine moins étouffante que dans la jungle, mais on était plus à ça près dans nos malheurs depuis le temps. Au crépuscule, nos pas nous avaient amenés au bord de la grande place, avec son reste de temple en pyramide. Pas question d’aller foutre les pieds dedans cela dit, on s’était déjà fait baiser une fois comme ça. On a préféré grimper à l’étage d’une maison moins en miettes que celles qui l’entouraient pour installer notre second campement. Mine de rien, avec trois presque vrais repas et une nouvelle nuit au sec, ça allait déjà un peu mieux. Bon, pas de quoi arracher un sourire au blondin, lui qu’en était pas avare d’habitude, mais quand même. La nuit était des plus calmes, sans le tintamarre de la pluie. Il a pris le premier tour de garde et je me suis écroulé dans un coin.

Le premier hurlement m’a réveillé en sursaut. Ma main a agrippé le manche de la hache en réflexe, du coin de l’oeil j’ai aperçu l’Aesir, bien réveillé, tendu comme la corde d’un arc et tout autant accroché à son arme. Bon, au moins ça venait pas de lui. Au second hurlement, on était sur nos pieds, des frissons glacés tout le long de l’échine, à guetter l’extérieur par les trous dans les murs, heureusement la lune avait décidé d’éclairer cette nuit-là. Le bruit d’une cavalcade a retenti à l’opposé d’où je regardais, du coté de la place, et le blondin m’a agrippé l’épaule pour que je vienne voir. Bordel de Crom. Des espèces de petits bonhommes détalaient aussi vite qu’ils le pouvaient, pourchassés par une horde de bestioles noires comme l’enfer aux allures de loups, ou de hyènes, la même taille en tous cas. Et qui courraient sacrément vite. Un nouveau hurlement a retenti comme l’un des types se faisait chopper et bouffer sur place, les bestioles à peine ralenties, dévorant à toute allure avant de repartir de plus belle. Certaines se rapprochaient de notre bâtisse au gré de leur course, et on a serré les poings sur nos armes.


Dernière édition par Jorik le Dim 17 Déc - 17:23, édité 1 fois
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Message par Jorik le Jeu 14 Déc - 22:02

Encore un hurlement, et un autre type victime de l’incroyable voracité de ces saloperies. Pour le coup, ça a presque masqué le bruit de la galopade dans le rez-de chaussée de notre abri. On s’est tenu retranchés dans la piaule, armes au clair et souffle court, mais c’est pas une bestiole qui a déboulé en premier des restes de l’escalier de pierre. Non, on s’est retrouvés nez à nez avec un de ces p’tits gars à la peau noire, mort de trouille, qui s’est brutalement figé en se rendant compte de notre présence dans la pièce. Puis bon, on a pas vraiment eu le temps de faire connaissance, parce qu’il était suivi. On l’a tiré sans ménagement dans la pièce, juste à temps pour réceptionner les deux premiers monstres de l’assaut.

Quand je dis réceptionner, c’est au sens propre. Sitôt les pattes posées sur l’étage ils ont bondi vers nous, pressés par leurs congénères, à se jeter tout droit sur les lames de nos haches, à essayer de les bouffer même ! Comme si ça pouvait leur permettre d’atteindre notre chair ensuite. C’était pas des créatures normales. Pas forcément très grandes, la taille de gros chiens, le poil ras couleur d’encre, un museau aplati… Mais il y avait  trop de crocs dans leurs gueules, trop de folie dans l’ocre de leurs prunelles, ils sentaient le sang et la mort, et la mort, ils y fonçaient droit dessus sans sourciller. Et sans un cri, tout au plus des grognements bas et des claquements de mâchoire. Chaque fois que j’en mettais un au sol, un autre se relevait ou débarquait de l’escalier. Ils se pressaient et grouillaient, et notre avantage résidait dans le fait qu’à un Nordheimir et un Cimmérien, c’est pas compliqué de boucher un couloir. On a bataillé ferme, en essayant d’aller le plus vite possible pour zigouiller toutes ces pourritures avant qu’elles aient l’idée de rameuter d’autres potes. De temps en temps, un de ces hurlements ponctuait nos efforts, mais ils se faisaient de plus en plus lointains.

Finalement, le dernier monstre s’est écroulé, et le silence est revenu. Ou presque. L’Asgardien faisait un bruit de soufflet de forge, la fièvre lui mettait un drôle d’éclat dans le regard et il avait été salement mordu à un bras mais il ne semblait pas encore l’avoir remarqué. J’étais un peu mieux en ce qui me concernait, juste le front qui pissait le sang d’une griffure au-dessus d’un œil. D’un commun accord, on a relâché notre encadrement de porte pour se retourner vers le p’tit gars en abaissant nos armes. Il était tendu et nous regardait d’un air pas vraiment rassuré quant à nos intentions.

Il a baragouiné un truc dans son dialecte , alors je lui ai répondu avec les bouts d’argossien que je connaissais, vu c’était le dernier royaume civilisé qu’on avait croisé avant d'atterrir dans ce trou à rats, mais le résultat n’a pas été très probant. Il a zieuté l’acier de nos haches comme si c’était de la sorcellerie, puis a eu l’air de changer d’avis en regardant du coté des cadavres des bestioles muettes qu’on avait occis. Il a finit par poser sa lance et se pointer du doigt en articulant un truc genre « Kaapo », alors j’ai fait pareil en lui donnant nos noms. Merde quoi, on restait à peu près civilisés quand même, malgré nos barbes et nos cheveux hirsutes, notre crasse et notre récent bain de sang. Pendant que je m'occupais des présentations, l’Aesir s’est replié dans un coin pour enrouler notre dernier bout de chemise autour de sa plaie.

Kaapo, donc, l’air rassuré par le fait qu’on soit doué de parole malgré nos gueules, s’est  lancé dans une série d’explications assortis de gestes rapides de ses bras noueux. Bordel, l’était bavard pour un sauvage. J’ai fini par démêler l’essentiel, à savoir le fait que les monstres les avaient pris en chasse lui et sa tribu, même si j’ai pas compris pourquoi il insistait tant avec la Lune. J’ai pas vraiment eu le temps d’approfondir le sujet néanmoins, parce que du bruit se faisait de nouveau entendre sur la place dehors. Le blondin s’est relevé et on a tous les trois jeté un œil à l’extérieur. Ils revenaient. On a aperçu quelques monstres traîner sur la place, reniflant les pavés avec des allures de fauves en chasse. Mais ce qu’on entendait, c’était des voix bien humaines, qui donnaient des ordres et apostrophaient sur le ton du conquérant. Ils devaient sûrement traquer les rescapés de la première chasse. On a pas eu besoin de se concerter très longtemps pour prendre le chemin de la sortie en douce.

Au début, ça s’est plutôt bien passé. La lune éclairait suffisamment les ruelles pour nous permettre d’éviter les débris et pavés qui auraient pu nous faire trébucher. On a pris la direction opposée à celle des voix et on s’est faufilés en rasant les murs. Jusqu’à tomber nez à nez avec un des chasseurs et son molosse des enfers au hasard d’un coin de rue. Sans doute qu’ils nous attendaient, parce qu’ils se sont jetés sur nous sans une hésitation. J’ai laissé le type foncer sur l’Aesir et le p’tit gars pour m’occuper de la bête, manque de bol son maître a eu le temps de pousser un cri d’alerte avant que la hache de l’Asgardien ne lui fracasse le crâne. A partir de là, tout s’est accéléré. J’ai pris le temps de récupérer la javeline de l’ennemi, le blond s’est accaparé un genre de bouclier fait de bois et d’os, et on a détalé sans plus prendre de précautions.

Gauche, droite, un escalier, on remonte, un passage qui débouche sur une terrasse, un cul-de-sac ou un éboulement qui oblige à faire demi-tour… Je le revois encore ce putain de dédale dans lequel on s’époumonait à courir, en prenant parfois le temps de fracasser les chasseurs qu’on y croisait avant de se faire larder de lances. J’avais le goût du sang dans la bouche et tout s’était de nouveau résumé à une suite d’instincts : courir, tuer, courir encore, feinter, courir, tuer de nouveau. Mais malgré tous nos efforts, j’avais l’impression qu’on se faisait progressivement rabattre vers le centre de la cité. J’aurais aimé avoir tort, mais ces connards de dieux en avaient décidé autrement. Une véritable meute nous talonnait quand on a de nouveau, brutalement, émergé sur la place.

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Re: Dans la jungle, terrible jungle...

Message par Jorik le Lun 18 Déc - 19:51

On s’est retrouvé avec d’autres p’tits gars bâtis sur le même modèle que Kaapo, pris au piège de la même battue. L’Aesir a piqué un sprint pour dépasser tout le monde en hurlant un truc, et j’ai vaguement compris qu’il voulait qu’on se retranche avant d’être encerclés. Pas bête. Mais tout ce qu’on avait comme abri potentiel, c’était le mur d’enceinte à moitié écroulé de cette foutue pyramide qui m’inspirait rien qui vaille. Tant pis, on s’est quand même calés dans un coin formé par un éboulis, vite rejoints par les p’tits bonhommes noirs qui couraient le plus vite. On a serré les rangs, épaule contre épaule avec le blondin, ça m’a rappelé quelques batailles. Pourtant, lui qu’est calme d’habitude, je l'entendais souffler, grogner, s’agiter, une lueur mauvaise dans le regard. Sûrement la fièvre née de ses plaies qui le rongeait. Je sentais la mienne me battre aux tempes mais j’en étais pas encore au même point. Bordel, pourvu qu’il me claque pas dans les pattes ! Si j’avais su à quel dieu m’adresser, peut-être bien que j’aurais prié en cet instant.

Les chasseurs, deux fois plus nombreux que nous, ont formé un demi-cercle autour de nous, leurs molosses dans les pattes. Il riaient et nous criaient des trucs que je ne comprenais pas mais qui ont fait grincer des dents nos p’tits gars. L’un d’eux a tiré une sagaie, un joli coup qui a cloué net la poitrine d’une des grandes gueules. Il s’est écroulé dans un silence presque parfait. Une demi-seconde de flottement plus tard, ils ont lâché leurs monstres sur nous.

On a encaissé cet assaut-là, repoussant et tranchant, l’Asgardien manoeuvrant pour encaisser le plus gros avec son bouclier de fortune tandis que je profitais de son abri pour ajuster un peu mieux mes coups. De chaque coté de nous, Kaapo et ses potes nous imitaient, se servant des éboulis comme couvert pour brandir leurs lances et leurs massues. A un moment, la lune est passée derrière un nuage, et tout est devenu plus confus. Les chasseurs sont entrés dans la danse et quelques uns de nos défenseurs sont tombés sous les tirs de leurs javelots. Ils ont rappelé leurs bestioles pour mieux les exhorter à attaquer de nouveau, et cette fois-ci ils ont avancé de concert.

Il s’est alors produit un truc auquel je m’attendais pas, un truc dont j’avais jusque-là rangé l’existence dans la catégorie des fables racontées aux enfants pour les faire tenir sages. Voyez le grand calme d’Aesir là, il a soudain pété un plomb comme je l’avais jamais vu faire auparavant. Il s’est mis à hurler et à mordre son bouclier, l’air enragé, le bord de la targe serré entre les dents pour en dégager son bras avant de le balancer dans le tas comme un discobole corynthien. J’ai pas vu l’endroit où il a atterri parce le blondin s’est jeté dans la mêlée à suivre, hache au poing, les yeux fous. Je lui ai laissé prendre quelques mètres d’avance avant de suivre. Vous comprenez, si je n’avais jusque-là pas cru ces histoires qu’on racontait sur les gens du nord, ces légendes de guerriers qui se changent en ours ou en loup pour mieux enlever les petits cimmériens et manger les grands… ben j’étais quand même pas assez con pour les ignorer tout à fait.

Et j’ai bien fait. Certes, il ne s’est pas changé en bestiole, aucun croc ne lui a poussé, il est resté sur deux pattes et se battait à la hache comme vous et moi. Enfin presque. Rien  n’était vraiment normal dans son attitude. Il a bondi au milieu des adversaires sans la moindre hésitation, bougeant avec la rapidité d’un tigre des neiges et frappant avec la même fureur, ramassé sur lui-même et les muscles tendus à bloc. Rares étaient les armes ennemis assez prestes pour l’atteindre, et quand elles arrivaient à faire perler son sang, il ne semblait même pas s’en apercevoir, ou alors, pire ! leur morsure ne faisait qu’alimenter sa rage. Je me suis engouffré dans son sillage de tripes et de cervelle pour protéger ses arrières, et j’avais fort à faire ! Mais là où je me battait honorablement, lui faisait un véritable carnage, tranchant indifféremment les chasseurs comme leurs molosses noirs et distribuant des mandales prodigieuses quand sa hache était retenue. La folie sanguinaire qui s’était emparée de son être lui avait fait oublier les jours de privation, la fièvre et les blessures, lui avait fait oublier son calme et sa tempérance habituelles pour le changer en un grand prédateur assoiffé de sang. Son dos était plus rouge que blanc désormais, mais il continuait de s’enfoncer dans les rangs ennemis. Il allait finir par se faire tuer, ce con.

Pourtant, sa charge aveugle a sacrément dégarni les forces adverses, en plus de semer une certaine panique dans leurs rangs. ‘Sûr qu’ils s’attendaient pas à ça. Les p’tits gars ont redoublé d’efforts tout en restant soigneusement loin de l’Aesir furieux, et les chasseurs ont amorcé une retraite stratégique pas très ordonnée quand le dernier de leurs monstres a mordu la poussière. Le seul problème, c’est que dans sa rage, le blondin semblait pas vraiment faire la différence entre les petits noirs qui étaient nos alliés de fortunes, et les noirs plus grands qui voulaient notre peau, et il avait pas l’air de vouloir arrêter de frapper. Il allait finir par nous tuer, ce con !

Heureusement, le combat avait tout de même prélevé un rude tribut sur ses forces. Ses gestes étaient moins vifs, le fauve fatiguait. Il a trébuché en voulant se jeter à la poursuite des fuyards, et j’en ai profité pour le rattraper et lui coller un coup derrière le crâne. Il s’est écroulé net, et toute la tension primale qui l’animait s’est relâchée pour ne laisser de lui qu’un grand couillon d’Asgardien salement blessé et inconscient. Un grand couillon dont le coup d’éclat avait sauvé notre peau, certes. Mais je vous raconte pas comment on a galérer à le ramener au village de la tribu de Kaapo. Grâce au p’tit gars, on a pu rester parmi eux jusqu’à ce qu’on soit guéris, même s’ils n’ont pas arrêté de nous traiter avec déférence, surtout le blond. Lui n’avait gardé aucun souvenir de ce qu’il s’était passé, qu’il disait. J’ai aucune idée de ce qui a pu leur passer dans le crâne à notre sujet, mais l’essentiel c’est qu’au bout du compte, ils nous ont aidé à sortir de la jungle.

Cette jungle qui avait éveillé dans le cœur de mon ami un loup enragé; ou plutôt, comme les Asgardiens les appellent et que j’apprendrai plus tard... un des úlfheðnar.
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